LA COMPAGNIE

 

ALBAN RICHARD — CYRIL ACCORSI — CELINE ANGIBAUD XAVIER BAERT ROMAIN BERTET JEAN-BAPTISTE BRIDON ARNAUD CABIAS — CAMILLE CAU — NICOLAS CHAIGNEAU MELANIE CHOLET CEDRIC CYPRIEN MAX FOSSATI MASSIMO FUSCO LAURIE GIORDANO YANNICK HUGRON KEVIN JEAN SYLVERE LAMOTTE ROBIN LEDUC DAVID LERAT DAPHNE MAUGER MARTHA MOORE — LAETITIA PASSARD — FELIX PERDREAU LAURENT PERRIER CORINE PETITPIERRE —AGATHE PFAUWADEL — NATHALIE SCHULMANN VALERIE SIGWARD JULIEN TOUATI

 

 

Texte d'Edwige Phitoussi, critique - juillet 2012

 

La démarche artistique d'Alban Richard, chorégraphe de la compagnie ensemble l'Abrupt s'appuie sur une écriture aussi rigoureuse que sensible. Celle-ci interroge le mouvement à travers le travail de l'interprète, partagé entre les contraintes auxquelles il est soumis et les «réponses», personnelles et singulières que celui-ci propose. C'est dans cet écart que le je(u) du danseur se matérialise, s'incarne. Mais l'interprète n'est pas le seul à être sollicité. Car ici le spectateur n'est jamais dans une posture uniquement réceptive, et encore moins passive. Désireux de laisser au public une part active lors des représentations, Alban Richard n'hésite pas à s'appuyer sur les perceptions du spectateur, quitte à les perturber, au moyen d'un dispositif scénique efficace. De Downfall (2004)) qui agit sur les perceptions visuelles à Disperse (2005) travaillant sur des figures d'expansion et de débordement incarnées par un travail sur le groupe, tout est pensé pour que l'interprète, comme le spectateur «plongé dans un bain de sensations», se trouvent au sein d'un labyrinthe de formes, de sons, de mouvements, dans l'espace défini du plateau. La danse d'Alban Richard ne peut donc se réduire à la seule écriture du mouvement. L'imbrication des partitions concernant la lumière, la musique et la chorégraphie témoigne de la volonté de proposer un objet chorégraphique dans lequel tous les éléments conçus dans leurs interactions, tendent vers un même but. La cohérence des pièces de danse de la compagnie ensemble l'Abrupt trouve ici ses fondements. Quant à la partition musicale, qu'elle soit électronique et signée L. Perrier, classique avec R. Wagner, J. S. Bach et W.A.Mozart, ou contemporaine avec I. Xenakis, elle n'est jamais un prétexte, voire un alibi, à l'écriture de la danse. Les structures et les singularités musicales des compositeurs sont autant d’éléments compris pour être générateurs du mouvement. De fait, loin d'être assujettie à la musique selon la tradition héritée de l'âge classique, la danse s'écrit en regard des structures musicales. Danse et musique ne sont pas envisagées dans une posture d'illustration de l'une par l'autre, mais s'interpénètrent pour donner forme à une création chorégraphique sensible, dans sa globalité. C'est aussi pourquoi les partitions musicale et chorégraphique jouent des rythmes comme des durées, portés par les mouvements des danseurs, jusqu'à dessiner au sol des floor patterns (1), réalisant ainsi des formes visuelles et plastiques qu'on retrouve notamment dans Pléiades, un concert de musique et de danse (2011).

Pour Alban Richard, la place des images n'est pas des moindres. Lointain, l'une des Trois Études de séparation, transforme l'imagerie romantique du couple. Dans Luisance, c'est l'héritage photographique des travaux de Charcot (2) associé aux images picturales de saintes en extase, qui est alors pensé comme un montage cinématographique de figures dansées à des vitesses variables ; le chorégraphe ayant choisi de jouer avec la convergence visuelle que peut seul opérer le spectateur. Lacis accentue ce principe de composition cinématographique qu'est le montage puisqu'il se présente sous la forme d'un film montrant un duo érotique masculin. Le motif chorégraphique de l'étreinte est décliné depuis la plus petite unité possible qu'est le photogramme, jusqu'au plan séquence. Troisième étude de séparation, Lacis devient de fait un tissage d'unités cinématographiques de tailles variables contenant alors la somme de ces images de postures, toujours instables, d'enlacement. Faire oeuvre de danse alors que les corps réels sont absents- à l'instar de ce film - traduit un questionnement sur l'idée de hantise. De Lacis à Night:Light une même interrogation sous-tend les pièces. Si le film joue de la présence forte à l'image d'un corps absent, Night:Light offre un corps réel, celui de l'interprète, traversé par des affects qui ne lui appartiennent pas en propre, mais qui l'habitent, le hantent. Parce que le corps dansant sert de révélateur – au sens photographique du terme – le public est conduit à s'interroger sur ce qu'il voit autant que sur ce qu'il est et ce qui le constitue. De quoi sommes-nous faits, quelles images nous ont façonnés ? De quelles manières la danse, par son caractère de porosité, par sa capacité à traduire en corps les affects et les images dont nous sommes les dépositaires, peut-elle autoriser plus facilement cette circulation de fantômes ? C'est là encore l'aventure chorégraphique d'Alban Richard. La danse de la compagnie ensemble l'Abrupt fait appel autant à la sensibilité du spectateur qu'à son intelligence. Jamais elle ne laisse indifférent.

 

 

(1) Motifs dessinés par les trajets des danseurs sur le sol.
(2) Médecin aliéniste qui travailla à l’hôpital de la Salpêtrière au début du XXème siècle et dont les recherches portèrent
sur les maladies mentales. Il fit réaliser un corpus photographique de postures hystériques qui sert de matériau
gestuel à Luisance, un des volets des Trois Études de Séparation.