Luisance 2008
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Conception
/ Chorégraphie : Alban Richard
Assistante chorégraphique : Daphné Mauger
Interprètes : Céline Angibaud, Laurie Giordano
Création lumières : Valérie Sigward
Régisseur son : Félix Perdreau
Création costumes : Corine Petitpierre
Musique : Johann Sebastian Bach
Transcriptions et arrangements de Johann Sebastian Bach par Léopold Stokowski
Enregistrements de 1927 à 1936, Léopold Stokowski dirige le Philadelphia Orchestra (Maestro Célèbre History)
Durée : 25'
Luisance : une exposition des mouvements de l’âme dans le corps.
Une temporalité énigmatique et stupéfiante faite de tentatives répétées, de corps toujours en retard, d’intermissions…
L’envie est de constituer un rituel: de la transe à la statuaire …
Des postures dissoutes, floutées, chavirant sans cesse de la sainte au voluptueux vont se pétrifier en un crescendo dramatique…
Une solidification de la forme de ces deux corps pris dans un goulet d’étranglement …
Le travail corporel s’est effectué à partir de positions inspirées à la fois de l’iconographie des hystériques de la Salpetrière et d’extases religieuses de peintures et sculptures baroques. Ces postures sont réinventées par les interprètes et disposées dans un espace très restreint…
Le processus chorégraphique utilisé est une composition autour du canon : canon par augmentation, par diminution, canon par mouvement contraire, etc.…
Chaque interprète travaille sur la même ligne chorégraphique.
Il y a donc le choix d’une écriture horizontale autour de variations rythmiques.
Luisance: une luminescence singulière et étouffée, une dorure pâle… dont on ne sait plus si elle rappelle une nuit ou un jour… une lumière absorbée…
Production : ensemble L’Abrupt
Coproduction : Le Forum du Blanc-Mesnil
LE CENTQUATRE
Cursus2 : Alban Richard et le travail d’orfèvre
mercredi 24 juin 2009,
par Marie Juliette Verga
« Je n’étais que ce que tu effleurais avec ta paume, ce sur quoi ton front penché s’inclinait dans le silence […]» With my limbs in the dark, commandée par l’IRCAM à Alban Richard et Paul Clift, entremêle sans faux-pas paroles poétiques, sons et mouvements.
La danseuse, Laurie Giordano, fait corps avec un dispositif électronique qui lui permet de diffuser le son ou de créer des larsens. Autour d’elle, les instruments sont également habités par l’électronique, glissée dans leur corps en résonance.
L’espace construit par le geste est circulaire et spiralé. A partir de la marche, les pieds nus de la danseuse dessinent une série de volutes, plus ou moins serrées, plus ou moins régulières. La danse peut paraître un peu sèche, restreinte à ses seules accumulations.
Pourtant le regard est emmené, fasciné, par cette danse qui trouve en elle-même son origine. Un corps légèrement incliné vers l’intérieur de ses boucles, les bras tendus vers l’avant, induisent des directions jamais seulement arbitraires. La présence est forte tandis que les paumes grandes ouvertes, tendues et offertes, captent le regard ; l’hypnose n’est pas loin tant il se fixe sur les ondoiements d’une danseuse, musicienne à part entière, capable de suivre l’évolution du rythme comme de la provoquer. La chorégraphie et le système de diffusion du son proclament une forme-preuve d’un processus de création circulaire dans lequel chaque discipline se met à l’écoute de l’autre, profondément.
Créée dans le cadre du festival Temps Danse d’Automne d’octobre 2008, Luisance est le second volet d’un triptyque précieux qui aborde l’érotisme sous l’angle de la contemplation poétique. Ces trois duos épousent les partitions de Wagner, Bach et
Mozart afin de finement broder la rencontre des corps féminins et masculins dans Lointain, de l’iconographie religieuse et médicale de l’extrême féminité dans Luisance puis du corps à corps masculin dans Lacis.
Sur le plateau, la lumière, absorbée par le tissu et reflétée par les panneaux d’aluminium, baigne les danseuses dans une humeur toute particulière. Cet éclairage-reflet possède un caractère érotique décrit ainsi par Roland Barthes : « La luisance est évidemment un attribut érotique : elle renvoie à l’état d’une matière à la fois incendiée et mouillée, le désir donnant au corps son éclair, l’extase sa radiance, et le plaisir sa lubrification ». L’espace est restreint par deux modules évoquant autant le piédestal que le divan du psychanalyste. Debout, les yeux dans la salle, Céline Angibaud et Laurie Giordano déroulent une succession d’expressions empruntées tant à la peinture et à la sculpture baroque qu’à l’Iconographie photographique de la Salpêtrière de la fin du 19e siècle. D’abord limitées au visage, ces expressions gagnent le corps, empruntent successivement à l’image de la folle et de la sainte en extase et créent un flou assez troublant dans la perception visuelle. Subtilement mise en corps, chacune de ces postures se trouve pourtant sertie dans ce trouble. Traitée en canon – canon augmenté, diminué, par contraires –, la partition chorégraphique s’enfle et se rétracte jusqu’au drame final de la pétrification.
Un entrelacs hypnotique : Alban Richard & Paul Clift au 104
Luisance d’Alban Richard : Une passion persistante
On est aussitôt surpris, avant le premier geste, par la présence de deux banquettes noires sur la scène. Sont-ce deux divans de psychanalyste posés côte à côte, au plein centre du plateau ? On avisera. Pour l’heure, Céline Angibaud et Laurie Giordano entrent en scène.
A nouveau, on est saisi par l’inquiétante étrangeté des costumes portés par les deux danseuses. Notre regard y relève un par un les liens et fines courroies qui rappellent les attaches des camisoles de force des aliénés, comme celles des belles hystériques de la fin du XIXè siècle. Corps désignés, par la découpe imposée au dessin des chairs comme à leurs volumes : les seins, le buste y sont isolés par des bandes de tissu, nous laissant hésiter entre la gaze médicale ou le tulle, employé à féminiser traditionnellement le corps dans un jeu convenu de séduction, voilant à peine ce qui se donne déjà au regard. Rapport du désir, pulsion scopique commune à l’art et à l’éros, relation de l’humain à ses émotions... Le tissu du vêtement, lui, est opaque, semble lourd et retombe en pans découpés sur les jambes, ainsi révélées au regard, à chaque mouvement.
Alban Richard, pour Luisance, emprunte à la statuaire baroque comme à l’iconographie photographique de la Salpêtrière réalisée pour Charcot. De ces figures de pietà aux yeux blancs, révulsées vers le ciel, autrefois adulées par des foules de croyants, jusqu’aux visages grimaciers et tordus de ces femmes nommées « hystériques » par des hommes en mal de classification rationalisante, on ne voit qu’une seule et même intensité émotionnelle transitant infiniment dans le corps, imprimant à la surface des visages des plis, des mimiques, des rictus enfin, d’extase comme de souffrance, l’une et l’autre identique dans leur forme d’apparition . La danse est là, dans ce glissement incessant d’une formule pathique à l’autre, de la joie infinie, à l’effroi, à la colère. Arc hystérique ou corps cambré de plaisir, yeux effarés ou mi-clos de plaisir, il n’existe aucune distinction. Les danseuses sont là, toutes deux, devant nous, le corps entier pris par l’inexorable continu des affects, en une accumulation qui ne se sédimente jamais, ni jamais ne se fixe. Flux d’acmés émotionnelles. Le très bel O Haupt voll Blut de J.-S. Bach entoure un instant les danseuses, puis discrètement s’éteint.
La danse d’Alban Richard n’a besoin d’aucun étai, elle se tient, d’elle-même.
Ces séquences « pathiques » s’enchaînent donc, et avec elles, notre attention. La banquette investie par le corps dansant, se fait piédestal, trône et redoublement de la scène elle-même : mise en scène de la scène, ou plutôt mise en abyme de la représentation. Du piédestal de la statue au cadre de la photographie des hystériques de Charcot, l’espace est toujours défini selon le regard que l’on conduit sans naïveté vers un objet. Ici, la scène se dé- et redouble en banquettes et plus rien n’appelle notre attention. La captation, la nôtre, a « lieu ».
La construction temporelle emprunte à l’écriture musicale : le canon y est autant le modèle que le motif, subtilement modulé : on suit ainsi chaque corps tout en regardant simultanément les deux. Des retards, des accélérations, des moments de conjonction apparaissent et disparaissent sans cesse. Le jeu subtil de l’oscillation continue, entre phase et déphasage que mènent les deux danseuses, crée des effets d’étirement et de contraction du temps d’une rare efficacité.
La durée ici se plie, se déplie, se multiplie, et les plissures mises au jour laissent apparaître des interstices temporels.
Le regard du spectateur s’empare alors de deux moments distincts d’une même action. Il assiste à une forme d’avantcoup gestuel, puis observe sa réalisation, enfin relève ce qui demeure et se transforme après son achèvement, jusqu’à remarquer que la dégradation du premier geste donne naissance à ce qui suit : un après-coup annonciateur de l’avantcoup second qui va suivre immédiatement. Le glissando s’effectue, de la construction musicale en canon jusqu’à la chorégraphie d’expressions symptomales, dont la théâtralité qui – pour être exacerbée – n’a jamais rien d’ostentatoire.
Cette pièce d’Alban Richard offre une superbe cohérence, tant dans ses intentions que dans les moyens mis en oeuvre, qu’il est nécessaire de saluer.
Luisance, lumière incomparable , fait palpiter continûment les intensités, signe leur existence, enfin les (re)met au monde... Rare, vraiment.
Edwige Phitoussi, juin 2009.
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